samedi 12 mars 2011

Vu et approuvé/ La maison du bout du monde

Livres

La maison du bout de monde,
Michael Cunningham

C’est peu de le dire que je suis mitigée à l’issu de ce roman, tant le livre semble coupé en deux.

La première partie se déroule dans l’Ohio où Jonathan fait la rencontre de Bobby, enfant qui a perdu sa mère et son frère, taciturne et toujours dans la lune. Alice, la mère de Jonathan, n’apprécie pas tellement cette rencontre mais adopte au fur et à mesure Bobby qui deviendra comme un fils. Bobby et Jonathan fument des joints dans leur chambre en écoutant Jimi Hendrix, et découvrent ensemble les premiers émois sexuels. Alice vient s’immiscer parfois dans leur chambre pour discuter et danser. Il ne se passe pas grand-chose dans cet étrange trio. Et pourtant, on entre pleinement et intimement dans l’histoire de ces deux garçons.

La deuxième partie voit émerger un autre trio bien moins sympathique et captivant que le premier. Comme si quelque chose s'était cassé entre nous, lecteur, et nos protagonistes. Car quelque chose s'est réellement cassé entre eux, lors du passage de l'adolescence à l'âge adulte. Jonathan part à New York où il devient un journaliste sans conviction, qui a un "sex friend" pour occuper ses nuits. Bobby qui habitait toujours chez les parents de Jonathan est contraint de s'en aller quand ils déménagent, et ne trouve mieux que de rejoindre Jonathan à New York. Pour compléter le trio, Clare est la colocataire, une femme haute en couleur qui veut une vie tapageuse, qui invente des histoires pour rendre sa vie plus douce. Ce ménage à trois veut vivre son rêve hippie, mais il semble qu’il soit déjà trop tard... ls auront beau s’installer près de Woodstock, c’est le temps des désillusions.

Autant j’ai trouvé la première partie captivante avec une sincérité et une vérité dans les personnages, autant la deuxième partie m’a semblé peu convaincante et moins évocatrice.

Lu et approuvé/A la bourre et sans un rond

Livres

A la bourre et sans un rond,
Terry McMillan

« C’est pas vous qui allez m’apprendre quelque chose que j’sais pas déjà. Rapport à mes enfants, en tout cas. Ils sont grands maintenant, mais par des tas d’côtés ils s’conduisent encore comme des mômes. » Ainsi parle Viola Price, mère de quatre enfants, qui à force de s’inquiéter pour sa portée, finit à l’hôpital à cause de ses crises d’asthme. Mais toute la famille a la parole : Cecil, le père qui fuit, Lewis, qui sort de prison, Paris, qui incarne la réussite, Charlotte, celle qui fonce, Janelle, celle qui se laisse mener par le bout du nez. Est-ce parce que Terry McMillan est sociologue de formation que son roman sonne si juste et universel, même si elle cible les rapports conflictuels d’une famille afro-américaine de la fin du XXe siècle ? En tout cas, son roman se lit d’une bouchée, tellement les personnages semblent réels. Ils sont enlisés dans leur routine, frappés par les aléas de la vie. Ils n’ont pas forcément le mode d’emploi et essayent de s’en sortir comme ils peuvent. Bref, on peut aisément s’identifier à eux, reconnaître nos travers ou ceux de nos proches. C’est un beau roman sur la famille, entre amour et haine, avec les rancoeurs qui vous sautent à la figure, le souvenirs qui affleurent à la surface, les incompréhensions qui s’amplifient avec le temps. Mais restent les liens du sang.

Lu et approuvé/Wilt 1

Livres

Wilt 1,
Tom Sharpe

Tom Sharpe est méchamment drôle dans Wilt 1, sous-titré « Comment se sortir d’une poupée gonflable et de beaucoup d’autres ennuis encore ?». Henry Wilt, homme de 40 ans, souffre de la médiocrité de sa vie. Il doit enseigner la culture générale à des apprentis bouchers, gaziers, plombiers qui sabotent régulièrement ses cours, il affronte à la maison sa femme Eva qui se découvre une nouvelle passion tous les 48 heures et s’y plonge à corps perdus. Molesté par sa femme dès que la première occasion se présente, Henry Wilt échafaude des plans pour s’en débarrasser définitivement. Mais comment faire cet aveu à la police, le jour où l’on découvre au fond d’un trou le corps d’une femme coulée sous le béton et qu’Eva a disparu au cours d’une mystérieuse soirée ? Tom Sharpe écrit une fable à laquelle on se laisse prendre : après un début un peu poussif pour mettre tous les acteurs en place, le mécanisme d’une précision remarquable se met en branle et nous précipite dans un univers presque kafkaïen. Sauf que l’improbable sert ici une comédie loufoque, d’un humour noir et féroce, assortie d’une critique de la société. Et puisqu’il est rare de rire à la lecture d’un livre, on se réjouit de savoir qu’il existe trois autres aventures d’Henry Wilt.

Vu et approuvé/Les chemins de la liberté

Cinéma

Les chemins de la liberté,
Peter Weir

Peter Weir, réalisateur du Cercle des poètes disparus, signe avec les Chemins de la liberté, un film de belle facture. Le scénario est tiré d’une histoire vraie : une poignée d’hommes emprisonnés dans un goulag en Sibérie s’évadent le jour d’une tempête et vont parcourir plus de 10 000 km pour arriver jusqu’en Inde, pays de la liberté puisqu’il n’est pas sous le joug communiste.

Evidemment, les images sont d’une grande beauté comme le sont les paysages qui ne sont pas encore dénaturés par l’homme. Elles sont dures aussi car on ne traverse pas impunément des milieux hostiles, quasiment sans eaux et sans nourritures. On apprécie que Peter Weir n’en fasse pas trop : pas de gestes héroïques, pas de mélodrames faciles, pas de bavardages inutiles.Bien sûr, l’exploit accomplit – 10 000 km de la neige russe au désert de Gobi, de la muraille de Chine aux montagnes de l’Himalaya – pourrait leur conférer un statut de héros. Mais ce sont justes des survivants, et cette survie leur a trop coûté pour s’en réjouir.

Vu et approuvé/Face de cuillère

Théâtre

Face de cuillère,
Cie Mandarine Blanche

Face de cuillère, c’est une « petite gosse courageuse » et « née de travers » comme elle aime à le rappeler. Elle est autiste, incapable d’écrire et de lire, mais peut vous dire quel jour tombe le 23 février 2015 et a des facultés surprenantes pour vous raconter son quotidien. Et le sort s’acharne sur cette petite fille, frappée par un cancer incurable, touchée par la séparation de ses parents…

Ce scénario de Lee Hall, scénariste de Billy Elliot, est d’une force incroyable, jamais mièvre et mélodramatique, parfois drôle, toujours juste. L’enfant est une éponge qui retransmet les faits comme elle les a entendus, sans pudeur et sans fard : la pouf de papa, la vodka de maman, les fantômes des camps de concentration du Dr Bernstein, l’amour réconfortant de Mme Patate…

Laetitia Poulalion porte ce monologue sur ces épaules, entre voix enfantine et réflexion de sage, mouvements apaisés et gestuelles saccadées. La mise en scène d’Alain Batis, de la Cie La Mandarine Blanche, est dépouillée au maximum. Le décor est minimaliste: deux toiles blanches, deux fils de linge, deux tabourets. Mais entre ombre et lumière, les marionnettes déchirées dans le papier se mettent à danser et prennent vie. Et la passion dévorante de la petite fille, la musique d’opéra, lui permet de s’envoler vers un univers onirique, offrant de vrais moments de poésie.

Lu et approuvé/Retenir les bêtes

Livres

Retenir les bêtes,
Magnus Mills

Tam et Richie sont deux travailleurs écossais un peu bas de plafond : on pourrait les prendre pour deux adolescents attardés, ce sont en réalité des adultes privés d’horizons. Leur seule distraction ? Le pub, boire des pintes et mater du coin de l’oeil les femmes qu’ils n’osent pas aborder. Ils travaillent toute la journée à construire des enclos pour bestiaux, avec plus ou moins de sérieux. Lorsqu’ils doivent partir sur un chantier en Angleterre, leur patron leur adjoint un contremaître anglais, le narrateur, qui va essayer de surveiller ce duo inséparable.

C’est un monde presque sans parole avec des travailleurs qui fument plus qu’ils ne causent, qui n’expriment aucun désir si ce n’est charnel, qui ne voient pas plus loin que leur poteau à enfoncer dans le sol. Et quand un événement extraordinaire surgit comme la mort, les personnages la considèrent comme un problème de plus dans leur routine, comme un camion à décharger ou un outil à nettoyer. La vie semble n’avoir pas de prise sur eux ou n’avoir pas prise en eux.

Ce livre vaut pour son ambiance austère et rude, ses anti-héros qui peuplent les pubs britanniques et pour son dénouement si mystérieux. Tout est dans le non dit au point que l’on ait peur de ne pas avoir tout compris, ou au contraire d’avoir trop bien compris. Effrayant et déroutant.

L’info en plus : Ancien conducteur de bus, Magnus Mills a été finaliste du Booker Price en 1998 avec ce premier roman.

mercredi 22 septembre 2010

Lu et approuvé/Un monde sans fin

Un monde sans fin,
Ken Follett


Après le premier succès de sa fresque médiévale intitulée Les piliers de la terre, Ken Follett revient nous conter les aventures de la ville de Kingsbridge deux siècles plus tard, au XIVe siècle, dans Un monde sans fin. Ayant dévoré le premier tome, on se jette avidement sur le second, qui concerne les descendants de Tom le Bâtisseur et dame Aliena.

Une impression de déjà vu. On y retrouve les mêmes personnages, aux mêmes caractéristiques et tempéraments, comme si les chiens ne faisaient pas des chats. Et ils sont justement chiens ou chats, tous blancs ou tous noirs...Du côté des gentils, la bonté, la droiture, le génie de l'architecture coule dans le sang de Merthin. Nous retrouvons l'intelligence, l'indépendance, la rébellion sous les traits de Caris. Du côté des méchants, Ralph, l'écuyer ambitieux, n'est que cruauté, brutalité et amoralité. Godwin, le prieur conservateur, est un homme de conspiration et de trahison. Ils nourrissent de plus les mêmes ambitions : un charpentier qui rêve de construire une cathédrale, un écuyer qui rêve de devenir compte, une paysanne qui rêve de se libérer du joug de son seigneur, un moine qui veut devenir prieur...

Un seul élément nouveau. Et puisque les ingrédients ont fait une bonne recette (90 millions d'exemplaires pour les Piliers de la Terre), pourquoi en changer? Le décor est de fait le même : la ville de Kingsbridge, sa cathédrale et son prieuré, ses brigands dans la forêt, son comté de Shiring... Hormis une petite incursion en Normandie et Picardie où le roi Edouard III guerroie, il n'y a guère de dépaysement! Le seul protagoniste nouveau, et pas des moindres, est la peste qui va décimer la population, ravager les campagnes, et conduire les habitants à une vie de débauche.

La surenchère. La peste est un bon prétexte pour exploiter des scènes marquantes : agonies, flagellations, lubricité, etc. Ken Follett a semble-t-il voulu pimenter son roman avec des scènes de torture et de sexe. Aussi nous abreuve-t-il de détails sur la montée du désir et l'acte sexuel, qui sont en nombre suffisants, pour nous interroger sur sa démarche littéraire? A moins qu'elle ne soit commerciale?

Historique. Ken Follett nous distille tout au long de ses 1300 pages moult détails sur la vie au Moyen-Âge que ce soit dans un monastère, dans une ville ou dans les campagnes, ce qui en fait un ouvrage historique accessible à tous. Pédagogue, il nous explique intelligemment la construction d'un pont, d'une tour ou d'un hospice sans jamais nous lasser. Il nous montre bien les enjeux de pouvoir entre les moines et les marchands dans une ville administrée par un prieuré, mais aussi les relations que peuvent entretenir un seigneur avec ses baillis, ses paysans libérés, et ses serfs. Il nous enseigne également que le Moyen-Âge n'est pas si obscurantiste qu'on ne le dit, en évoquant les progrès ( métiers à tisser plus performants, stratégies militaires affinées, pratiques médicales améliorées, etc.)

Anachronisme. Ken Follett est écrivain et pas historien. Il prend donc des libertés avec l'Histoire. Aussi trouve-t-on un comportement pour le moins inusuel pour le XIVe siècle : une jeune fille qui pense comme une femme des années 1980. Elle refuse par exemple de se marier à l'homme qu'elle aime sous prétexte qu'elle veut rester libre! Elle prend des fonctions qui sont interdites aux femmes comme la médecine. Je ne suis pas historienne mais étant donnée que la femme n'a acquis le droit de vote que depuis 1945 et qu'elle court toujours après la parité en France, il me semble que la femme décrit par Follett n'aurait pu réellement exister. Et ça, c'est toujours embêtant pour un lecteur de ne pouvoir d'identifier ou du moins croire à la réalité d'un personnage.

Des intrigues foisonnantes. Malgré ces défauts, Follett est assurément le roi des rebondissements. Chaque action ou décision des personnages est exploitée dans le cours du roman pour contrecarrer les projets des protagonistes. Les multiples intrigues s'entrecroisent sans cesse pour susciter toujours un peu plus notre curiosité et ne faiblissent jamais sur le long cours. Sauf pour l'intrigue principale tout de même - une lettre cachée sur les volontés du roi - présentée comme une révélation tonitruante et qui n'est qu'un artifice très décevant. Autre bémol, Ken Follett a la fâcheuse tendance de nous rappeler le fil de l'histoire, comme si nous l'avions oublié en cours de route, ce qui peut agacer les lecteurs les plus attentifs et assidus.

En résumé. Malgré de nombreux défauts apparents (personnages identiques au premier volet, surenchère dans le sexe et le sang), ce roman est captivant et nous tient en haleine sur 1300 pages ce qui n'est pas une mince affaire. Il nous explique clairement la vie et les moeurs au Moyen-Âge de manière très pédagogique. Un peu trop clairement pour certains qui pourraient être rebutés par un style simple, voire plat. Pour les lecteurs qui recherchent une plume, mieux vaut passer son chemin car Follett n'est pas de ce bois.